Des centaines de stations de ski abandonnées en France : sont-elles des laboratoires écologiques à ciel ouvert ?

Elles ferment les unes après les autres, victimes du manque de neige. Et si ces stations de ski abandonnées devenaient autre chose que des ruines : des observatoires du changement climatique et de l’adaptation des montagnes ?

Alpe d'Huez, France - 5 avril 2007 : Station de ski hivernale dans les Alpes françaises.
Alpe d'Huez, France - 5 avril 2007 : Station de ski hivernale dans les Alpes françaises.

La montagne est l’un des milieux naturels les plus sensibles au réchauffement climatique. Les observations convergent : les températures y augmentent plus vite qu’en plaine, la limite pluie-neige remonte, les hivers raccourcissent.

Ce constat scientifique, désormais robuste, explique en grande partie la fermeture de 204 domaines skiables en France depuis les années 1950, dont 186 entre 1951 et 2020 et 18 supplémentaires depuis 2021. Ces fermetures concernent majoritairement de petites stations de basse et de moyenne montagne, souvent situées sous 2 000 mètres d’altitude, là où la neige devient la plus incertaine.

Selon Météo-France, le nombre de jours d’enneigement a déjà diminué de plusieurs semaines par rapport à la fin du XXᵉ siècle, et cette tendance va se poursuivre. En montagne, quelques dixièmes de degré suffisent à faire basculer un territoire entier, transformant une saison de ski viable en hiver déficitaire. Le rapport 2024 de la Cour des comptes est sans ambiguïté : à l’horizon 2050, toutes les stations seront affectées, appelant non plus seulement à des stratégies de maintien, mais à de véritables politiques d’adaptation territoriale.

Quand le modèle économique craque avant le climat

Ces fermetures ne traduisent pas un effondrement soudain de la pratique du ski, mais l’essoufflement progressif d’un modèle économique très dépendant de la neige. Beaucoup de stations fermées relevaient du ski de proximité et d’apprentissage, sans hébergement touristique structurant, incapables d’absorber la hausse des coûts d’exploitation.

Carte des domaines skiables qui ont fermé leurs pistes depuis 1950. @Pierre-Alexandre Metral (Université de Grenoble)
Carte des domaines skiables qui ont fermé leurs pistes depuis 1950. @Pierre-Alexandre Metral (Université de Grenoble)

Pour retarder l’échéance, certaines ont misé sur la neige de culture. Or la Cour des comptes en souligne clairement les limites : elle est coûteuse, énergivore, fortement consommatrice d’eau, et son efficacité diminue mécaniquement avec la hausse des températures.

À cela s’ajoute un parc immobilier vieillissant : dans les communes de stations de ski, 28 % des logements sont classés F ou G, et près des deux tiers pourraient être interdits à la location d’ici 2034 sans rénovation. Maintenir le statu quo devient économiquement risqué et climatiquement peu réaliste.

Des stations fermées comme postes de surveillance du climat ?

Et si ces stations fermées changeaient de statut ? Plutôt que de les considérer comme des ruines modernes ou de simples friches, elles pourraient devenir des postes de surveillance avancés du changement climatique. Rarement des territoires de montagne auront été aussi bien documentés : données météorologiques, enneigement, eau, sols, biodiversité, fréquentation humaine, consommation énergétique.

Ces sites offriraient une opportunité scientifique unique pour observer en temps réel l’adaptation de la montagne : recolonisation végétale des pistes, évolution des sols, retour de la faune, mais aussi risques associés, comme l’installation d’espèces invasives ou l’instabilité des terrains.

À Céüze 2000, par exemple, dans les Alpes du Sud, le démontage des remontées mécaniques a permis d’observer les premiers signes de résilience écologique : retour d’arbustes, d’orchidées, d’oiseaux rares. Ailleurs en Europe, comme en Espagne, la fermeture de domaines skiables a conduit à une réduction de l’érosion des sols et à une amélioration de la qualité de l’eau.

Observer, comprendre, décider autrement ?

Le rapport de la Cour des comptes insiste sur l’absence de véritable stratégie d’adaptation à l’échelle des territoires de montagne. Transformer certaines stations abandonnées en observatoires climatiques permettrait d’ancrer les décisions publiques dans le réel, de sortir de la fuite en avant technologique et de réconcilier science, politiques publiques et habitants.

Ces stations racontent la fin d’un modèle, certes, mais elles peuvent aussi devenir les vigies lucides du changement climatique : des lieux où l’on observe, comprend et apprend à habiter la montagne autrement.

Références de l'article

Phoebe Weston. (2025, décembre 27). 'Ghost resorts’: as hundreds of ski slopes lie abandoned, will nature reclaim the Alps? The Guardian.

Mathieu Lehot-Couette. (2025, 22 novembre). Visualisez les 204 domaines de ski fermés depuis 1950 dans les massifs français. Franceinfo

Cour des comptes. (2024, février 6). Stations de montagne face aux changements climatiques.