Insolite : les tableaux des impressionnistes inspirés par la pollution ?

Les tableaux de Monet et de Turner auraient-ils été différents sans la pollution de l'air ? Le style, flou voire brumeux, des maîtres de l'impressionnisme, aurait directement été inspiré par les fumées de la révolution industrielle, selon une étude publiée par deux chercheurs du CNRS et de Harvard.

Tableau Claude Monet Impression Soleil Levant impressionnisme
"Impression, soleil levant" (1872), exposé au musée Marmottan à Paris, fait partie des 38 tableaux de Monet étudiés par les deux chercheurs de cette étude.

Les prémices de l'impressionnisme ont-ils été influencés par la révolution industrielle ? Une étude, publiée le 31 janvier dans la revue de l'Académie des sciences américaine (PNAS), explique que Monet et Turner ont progressivement changé de style et de couleurs pour réaliser leurs toiles, à mesure de l'augmentation de la pollution de l'air liée à l'explosion du progrès technique et industriel. Leurs œuvres seraient des témoins des changements dans notre atmosphère...

L'art de capter la lumière... et la pollution

Au 19e siècle, les peintres impressionnistes étaient réputés pour capturer la fugacité de la lumière, la vivacité d'une scène, plutôt que de reproduire au détail près un paysage. Mais l'étude réalisée sur une centaine de tableaux de Claude Monet et William Turner par deux chercheurs du CNRS et de Harvard (Anna Lea Albright et Peter J Huybers) suggère que les contours flous et les couleurs blanchâtres observés sur ces œuvres seraient en fait des représentations précises des effets d'optiques liés à la pollution de l'air.

Le regard de Monet et de Turner aurait donc été directement influencé par la présence dans l'air de dioxyde de soufre, émis par les nouvelles activités de la révolution industrielle en Europe. Peindre le monde sous son vrai jour était le mantra de ces deux artistes, mais leur façon de peindre n'était pas seulement un choix stylistique : ils ont sans doute voulu rester fidèle à la réalité météorologique de l'époque. Leur génie créatif a été décuplé grâce (ou à cause) du changement de l'environnement.

Ainsi, à Londres, la concentration en dioxyde de soufre produit par la combustion du charbon n'a cessé d'augmenter dès les années 1830. Cette hausse a concerné la ville de Paris à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Une pollution qui affectait évidemment la visibilité dans les rues des centres urbains. En travaillant à l'aide de matrices de couleurs, mais aussi de photos de villes actuelles plus ou moins polluées, les deux chercheurs ont déterminé que plus la pollution augmentait, plus les styles de Monet et Turner évoluaient vers des couleurs blanchâtres et des bords plus flous, passant du figuratif à l'impressionnisme. Des tendances similaires ont par ailleurs été retrouvées dans les œuvres de Pissarro et Caillebotte.

Le smog ou "la grande fumée", à relativiser...

Toutefois, le milieu artistique semble, tout en acceptant cette idée, quelque peu relativiser l'influence réelle de ce milieu de vie pollué sur le travail des artistes. Ainsi, à Londres, où les niveaux de pollution étaient beaucoup plus élevés qu'à Paris, on surnommait la ville "la grande fumée", mais la signature picturale de Turner ne peut pas s'expliquer uniquement à cause de cela. Cyrille Sciama, directeur général et conservateur en chef du patrimoine au musée des Impressionnismes de Giverny, rappelle d'ailleurs que Turner n'a pas passé toute sa vie à Londres, mais a voyagé jusqu'à Nantes et Venise, fasciné par la lumière du soleil et sa dilution sur l'eau. D'autres influences semblent alors probables.

Claude Monet, parti à Londres pour observer le célèbre smog anglais, était lui aussi bien plus attiré par les variations de la lumière à travers les éléments atmosphériques que par les fumées industrielles en elles-mêmes. Il a certes peint la gare Saint-Lazare à Paris dans les années 1870, riche en vapeur d'eau émise par les trains, mais à une époque où son acuité visuelle commençait sérieusement à diminuer (il ne voyait plus que d'un œil...).

Ces deux artistes étaient donc certes sensibles à la pollution, avaient un regard décalé sur leur environnement, étaient peut-être en avance sur leur temps, mais cela n'explique pas à 100% leur technique de peinture. D'ailleurs, Cyrille Sciama rappelle que beaucoup d'impressionnistes, comme Monet, Pissarro et Caillebotte ont quitté Paris pour s'installer dans de plus petites villes moins polluées et se concentrer ainsi sur des paysages et jardins, qu'ils peignaient... avec les mêmes flous et couleurs blanchâtres. Quant à nos deux chercheurs, ils poursuivent leurs recherches en s'intéressant désormais à l'influence de la pollution sur l'art contemporain en Asie...