Accord UE-Mercosur : l'Europe peut-elle se dire "verte" tout en important du soja issu de la déforestation ?
L’Europe se dit leader climatique, mais ses importations massives de soja brésilien laissent la forêt tomber. Une contradiction profonde qui interroge la cohérence de notre transition écologique.

L’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur, qui réunit le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, vise à réduire, voire supprimer, les droits de douane sur la majorité des produits échangés entre les deux blocs. Après plus de 25 ans de négociations, cet accord vise à fluidifier les échanges commerciaux entre deux régions représentant ensemble près de 780 millions de consommateurs.
Concrètement, l’Europe ouvre davantage son marché à des produits agricoles sud-américains, notamment le soja, la viande bovine et le maïs, tandis que les pays du Mercosur bénéficient d’un meilleur accès au marché européen pour leurs produits industriels, en particulier dans l’automobile et les équipements manufacturés.
Cependant, ce renforcement des échanges intervient dans un contexte délicat : celui d’un affaiblissement simultané des mécanismes qui limitaient jusqu’ici la déforestation liée à l’agriculture au Brésil.
Soja brésilien : pilier discret de la dépendance européenne
Le Brésil est aujourd’hui le premier producteur mondial de soja, avec une production estimée à environ 152 millions de tonnes en 2023. Une part très importante de cette production est destinée aux marchés internationaux, sous forme de graines mais surtout de produits transformés, comme les tourteaux utilisés pour l’alimentation animale.
Côté européen, la dépendance est nette. Selon les données commerciales, l’UE importe chaque année des volumes considérables de soja et de dérivés. Près de 20 millions de tonnes de tourteaux de soja ont été importées entre juillet 2024 et juin 2025, dont plus de 10 millions de tonnes en provenance du Brésil.
En parallèle, d’après la Commission européenne, l’UE a acheté un peu moins de 3,3 millions de tonnes de graines de soja entre juillet et début octobre 2025, le Brésil figurant parmi les principaux fournisseurs (56 %).
Déforestation et soja : que disent les statistiques ?
Les analyses de la plateforme Trase, portées par le Stockholm Environment Institute, montrent qu’entre 2020 et 2022, environ 4 millions d’hectares ont été convertis en terres dédiées au soja en Amérique du Sud. Pour la seule année 2022, plus de 794 000 hectares de cette conversion au Brésil étaient associés à de la déforestation ou à la transformation d’écosystèmes naturels.
Si l’Amazonie n’est pas l’unique région concernée, le Cerrado et d’autres savanes étant fortement touchés, les impacts sont majeurs : perte de biodiversité, perturbation des cycles de l’eau et augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Des études estiment par ailleurs que 18 à 22 % des importations européennes de soja et de viande bovine en provenance du Brésil pourraient être liées, directement ou indirectement, à des zones récemment déboisées.
L'Europe face à ses propres contradictions
Depuis 2008, un accord volontaire, le moratoire soja, interdisait aux principaux négociants d’acheter du soja cultivé sur des terres amazoniennes déforestées après cette date. Ce mécanisme est largement reconnu pour avoir contribué à freiner la déforestation liée à l’expansion du soja pendant près de deux décennies. Mais ce garde-fou s’affaiblit.
Fin 2024 et début 2025, plusieurs grands négociants de soja ont annoncé leur retrait du moratoire, à la suite de changements fiscaux dans l’État du Mato Grosso, qui représente environ 28 % de la production nationale de soja. Ce retrait fragilise un système de traçabilité déjà imparfait et renforce les incitations économiques à étendre les surfaces cultivées plutôt qu’à préserver les forêts, au moment même où l’accord UE-Mercosur promet d’intensifier les échanges.
Crédibilité climatique en jeu
L’Europe se veut leader de la transition écologique, alors que ses choix commerciaux racontent une histoire plus ambivalente. En important massivement du soja et de ses dérivés, alors que les mécanismes de protection forestière au Brésil s’affaiblissent, l’UE contribue indirectement à la pression sur les écosystèmes tropicaux.
Rendre cet accord compatible avec les ambitions climatiques européennes suppose des règles contraignantes, vérifiables et appliquées sans délai, notamment à travers une mise en œuvre effective du règlement européen contre la déforestation importée (EUDR). La cohérence entre discours, commerce et protection du vivant n’est plus une option : c’est une responsabilité.
Références de l'article
Stockholm Environment Institute. (2023). Brazilian soy exports and deforestation. SEI ; Trase.
Reidy, J. (2026, 06 janvier). Report: Major grain companies to exit Brazil soy pact. World Grain.
European Commission. (2025). EU oilseeds and protein crops market observatory. Directorate-General for Agriculture and Rural Development.