Inondation historique de Valence : deux ans après, la Méditérranée risque-t-elle de revivre ce scénario ?

Selon une étude rigoureuse, le réchauffement climatique a profondément aggravé les inondations éclair de Valence en 2024. Deux ans plus tard, la question qui se pose : « quand » un tel scénario pourrait se reproduire en Méditerranée ?

Dommages provoqués par les pluies torrentielles de la DANA à Valence, Octobre 2024.
Dommages provoqués par les pluies torrentielles de la DANA à Valence, Octobre 2024.

À Valence, on connaissait les « gouttes froides ». En Méditerranée, ces dépressions isolées en altitude, les fameuses DANA (acronyme de depresión aislada en niveles alto), font partie du climat d’automne. Elles peuvent bloquer des masses d’air chaud et humide, déclencher des orages violents et provoquer des crues soudaines.

Mais en octobre 2024, la région a vécu l’un des épisodes pluvieux les plus violents et meurtriers de son histoire. En quelques heures, des crues éclair ont transformé des routes et des ravins en torrents incontrôlables. Cet événement était-il un simple caprice météorologique ou le symptôme d’un climat déjà transformé ?

Une tempête hors normes

Une équipe internationale vient d’y répondre dans une étude publiée dans Nature Communications. Les chercheurs ont réalisé ce que l’on appelle une attribution physique : plutôt que de s’appuyer uniquement sur des statistiques, ils ont recréé la tempête dans deux mondes différents : le climat actuel et un climat préindustriel, sans réchauffement d’origine humaine.

Grâce à une approche dite pseudo-global warming (PGW) à échelle kilométrique, une méthode de modélisation fine qui permet d’examiner les mécanismes internes d’un orage, ils ont analysé la dynamique, la microphysique des nuages et les processus convectifs au cœur de l’événement.

Le verdict : le changement climatique anthropique a profondément modifié la tempête, la rendant plus intense et plus complexe.

21 % de pluie en plus

Premier chiffre clé : les taux de précipitations sur six heures ont augmenté d’environ 21 % par rapport à un climat préindustriel. Pour comprendre, il faut revenir à une loi physique simple : un air plus chaud peut contenir davantage de vapeur d’eau. En moyenne, chaque degré supplémentaire permet à l’atmosphère de retenir environ 7 % d’humidité en plus.

Mais dans le cas de Valence, l’intensification dépasse cette relation théorique. Le réchauffement n’a pas seulement « chargé » l’air en eau ; il a aussi modifié la structure même de l’orage. Les chercheurs parlent d’un nouveau « goût » des tempêtes convectives méditerranéennes : des systèmes plus organisés, plus persistants, capables de déverser d’énormes volumes d’eau sur des zones restreintes.

Inondations de Valence (Octobre 2024) : L’épisode climatique le plus extrême de l’histoire récente de l’Espagne. a) La tempête : Carte de la pression atmosphérique montrant la formation de la "goutte froide" (DANA), responsable des intempéries. b) Pluies record : Comparaison entre les prévisions (zones colorées) et la pluie réellement tombée (points). Le trait violet délimite le bassin du fleuve Júcar. c) Crues éclair : Graphique montrant l'intensité des pluies à Turís et le débit du ravin du Poio. À 19h00, la violence de l'eau a emporté la station de mesure. Les lignes de couleur indiquent les seuils d’alerte. d) Vue satellite : Image de l’orage prise de l’espace. Les couleurs indiquent la température des nuages : plus ils sont hauts et froids, plus l'orage est puissant. (c) Calvo-Sancho, et al.
Inondations de Valence (Octobre 2024) : L’épisode climatique le plus extrême de l’histoire récente de l’Espagne. a) La tempête : Carte de la pression atmosphérique montrant la formation de la "goutte froide" (DANA), responsable des intempéries. b) Pluies record : Comparaison entre les prévisions (zones colorées) et la pluie réellement tombée (points). Le trait violet délimite le bassin du fleuve Júcar. c) Crues éclair : Graphique montrant l'intensité des pluies à Turís et le débit du ravin du Poio. À 19h00, la violence de l'eau a emporté la station de mesure. Les lignes de couleur indiquent les seuils d’alerte. d) Vue satellite : Image de l’orage prise de l’espace. Les couleurs indiquent la température des nuages : plus ils sont hauts et froids, plus l'orage est puissant. (c) Calvo-Sancho, et al.

Ainsi, le volume total de pluie tombé sur le bassin du fleuve Júcar a augmenté d’environ 19 %. Or, dans des bassins versants déjà urbanisés et artificialisés, chaque millimètre supplémentaire accroît le risque de crue. Une crue éclair, c’est une montée brutale des eaux en quelques dizaines de minutes, souvent trop rapide pour permettre l’évacuation.

55% de surface en plus sous alerte rouge

L’intensité n’est pas le seul signal d’alarme. L’étude révèle que la superficie touchée par des pluies dépassant le seuil d’alerte rouge de 180 mm a augmenté d’environ 55 % dans le climat actuel.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, cela signifie que la tempête n’a pas seulement frappé plus fort : elle a frappé beaucoup plus large. Cette extension spatiale est cruciale. Lorsque des pluies extrêmes s’étendent sur une zone plus vaste, les cours d’eau secondaires débordent simultanément, les réseaux de drainage sont submergés et la gestion de crise devient exponentiellement plus complexe.

Le rôle du changement climatique dans l’intensité des pluies à Valence. Cette figure illustre comment l’activité humaine a aggravé la tempête en comparant le monde réel (actuel) à un monde fictif sans réchauffement climatique. a) Intensité des pluies : La courbe noire (monde actuel) dépasse nettement la courbe orange (monde sans réchauffement), montrant que le changement climatique a rendu les averses plus violentes. b) Lien avec la chaleur : Pour chaque degré de réchauffement, la quantité de pluie augmente. La ligne bleue dépasse les 7 % théoriques (ligne rouge), signe d’une intensification extrême. c) Extension des zones inondées : Le réchauffement élargit la surface touchée par les pluies extrêmes. Plus le seuil de pluie augmente (jusqu’à 180 mm, alerte rouge), plus la zone impactée s’étend par rapport à un monde non réchauffé. d) Comparaison visuelle et statistique : À gauche, les cartes montrent des zones de pluies intenses plus étendues aujourd’hui (noir/gris) qu’autrefois (orange). À droite, les courbes et le graphique en violon confirment que ces différences sont significatives statistiquement. (c) Calvo-Sancho, et al.
Le rôle du changement climatique dans l’intensité des pluies à Valence. Cette figure illustre comment l’activité humaine a aggravé la tempête en comparant le monde réel (actuel) à un monde fictif sans réchauffement climatique. a) Intensité des pluies : La courbe noire (monde actuel) dépasse nettement la courbe orange (monde sans réchauffement), montrant que le changement climatique a rendu les averses plus violentes. b) Lien avec la chaleur : Pour chaque degré de réchauffement, la quantité de pluie augmente. La ligne bleue dépasse les 7 % théoriques (ligne rouge), signe d’une intensification extrême. c) Extension des zones inondées : Le réchauffement élargit la surface touchée par les pluies extrêmes. Plus le seuil de pluie augmente (jusqu’à 180 mm, alerte rouge), plus la zone impactée s’étend par rapport à un monde non réchauffé. d) Comparaison visuelle et statistique : À gauche, les cartes montrent des zones de pluies intenses plus étendues aujourd’hui (noir/gris) qu’autrefois (orange). À droite, les courbes et le graphique en violon confirment que ces différences sont significatives statistiquement. (c) Calvo-Sancho, et al.

Ces chiffres : +21 % d’intensité, +19 % de volume dans le bassin du Júcar, +55 % de surface sous pluies extrêmes, traduisent une transformation physique mesurable de l’événement. Ils confirment que la Méditerranée est un hotspot climatique, une région qui se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. Mer plus chaude, atmosphère plus instable, urbanisation côtière dense : les ingrédients d’événements extrêmes sont réunis.

Revivre le scénario ? OUI, si rien ne change !

Alors, la Méditerranée risque-t-elle de revivre un épisode comme celui de 2024 ? La réponse scientifique est prudente mais claire : dans un climat qui continue de se réchauffer, la probabilité d’événements comparables, voire plus intenses, augmente.

Pour autant, tous les automnes ne seront pas catastrophiques. La météo reste chaotique. Mais le contexte énergétique dans lequel naissent les tempêtes a changé. L’atmosphère contient plus d’énergie, plus d’humidité et donc plus de potentiel destructeur.

L’étude appelle à l’adaptation : repenser l’urbanisation en zones inondables, restaurer des espaces naturels capables d’absorber les crues, renforcer les systèmes d’alerte, adapter les infrastructures à un climat qui n’est plus celui du XXᵉ siècle. Elle insiste aussi sur l’essentiel : réduire les émissions reste indispensable pour limiter l’aggravation future.

Référence de l'article

Calvo-Sancho, C., Díaz-Fernández, J., González-Alemán, J.J. et al. Human-induced climate change amplification on storm dynamics in Valencia’s 2024 catastrophic flash flood. Nat Commun 17, 1492 (2026). https://doi.org/10.1038/s41467-026-68929-9