Nos médicaments du quotidien contaminent massivement les rivières et les océans, révèlent des études

Des travaux scientifiques internationaux documentent une contamination pharmaceutique diffuse des milieux aquatiques, s’étendant des eaux continentales aux écosystèmes marins, y compris les récifs coralliens.

Les médicaments digestifs en vente libre occupent une place importante dans les pratiques d’automédication.
Les médicaments digestifs en vente libre occupent une place importante dans les pratiques d’automédication.

Le savez-vous ? Les médicaments que nous consommons, du paracétamol aux antibiotiques, en passant par la caféine ou les antihistaminiques, ne disparaissent pas une fois leur rôle accompli dans notre organisme. Ils poursuivent leur trajectoire dans l’environnement.

Une pollution invisible née de nos gestes les plus ordinaires

Une étude menée par la City University of Hong Kong révèle que cette pollution est dominée par les médicaments en vente libre, qui représentent jusqu’à 85 % de la pollution pharmaceutique des eaux dans certaines conditions.

Cette domination s’explique par un mécanisme massif : entre 80 et 90 % des résidus pharmaceutiques retrouvés dans les eaux usées proviennent de l’excrétion humaine, tandis que 10 à 20 % sont liés au rejet direct de médicaments dans les toilettes ou les éviers. Ce flux continu transforme les réseaux d’assainissement en vecteurs involontaires d’une contamination diffuse.

Une circulation continue et difficile à stopper

Une fois ingérés, les médicaments suivent un parcours biologique partiel. Une fraction est métabolisée, mais une autre est excrétée sous forme active ou transformée. Ces résidus rejoignent les eaux usées, puis les stations d’épuration, qui ne parviennent pas à éliminer l’ensemble des molécules pharmaceutiques.

Les substances traversent alors les systèmes de traitement et se retrouvent dans les rivières, les estuaires, puis les océans. Les chercheurs décrivent ce phénomène sous le terme de « pseudo-persistance ».

Des molécules comme le paracétamol, la caféine, la cétirizine ou encore la fexofénadine sont détectées de manière quasi permanente dans les milieux aquatiques urbains et côtiers.

Même lorsque certaines molécules se dégradent relativement vite dans l’environnement, leur concentration reste stable car elles sont constamment réintroduites. L’image utilisée par les scientifiques est celle d’un évier où la bonde est ouverte, mais où le robinet continue de couler en permanence.

Des rivières polluées partout dans le monde

Par ailleurs, une vaste étude internationale dirigée par l’Université de York, impliquant plus de 80 instituts de recherche, a analysé 1 052 échantillons prélevés dans 258 rivières réparties dans une centaine de pays. Les résultats montrent que les résidus médicamenteux contaminent désormais les cours d’eau sur les cinq continents, avec des niveaux parfois potentiellement dangereux pour la biodiversité aquatique.

Les régions les plus touchées sont principalement situées en Amérique du Sud, en Afrique subsaharienne et dans certaines parties de l’Asie du Sud, où les infrastructures de traitement des eaux usées restent insuffisantes, voire inexistantes.

Selon cette étude, un quart des sites analysés présentent des niveaux de pollution potentiellement dangereux pour la biodiversité aquatique. Antibiotiques, anti-inflammatoires, antidépresseurs, antidiabétiques, antihistaminiques ou encore stimulants comme la caféine circulent désormais en permanence dans les rivières du monde.

Des océans contaminés jusqu'aux mers les plus isolées

Cette pollution atteint désormais des écosystèmes marins considérés comme isolés et particulièrement sensibles. Dans le golfe d’Eilat, en mer Rouge, une étude menée par l’Université de Tel-Aviv et le Musée Steinhardt d’Histoire Naturelle a analysé 96 coraux appartenant aux genres Acropora et Favites.

Les résultats montrent la présence de 10 substances pharmaceutiques différentes directement dans les tissus coralliens, couvrant des familles aussi diverses que les antibiotiques, les antidépresseurs, les statines, les antihypertenseurs, les laxatifs, les agents antiplaquettaires ou encore les inhibiteurs de la pompe à protons.

Le sulfaméthoxazole, un antibiotique, a été détecté dans 93 % des coraux analysés. Cette contamination ne se limite pas aux zones superficielles : elle est observée jusqu’à 30 à 40 mètres de profondeur, dans des habitats que l’on pensait relativement protégés des pressions humaines.

Ces récifs jouent pourtant un rôle fondamental dans les océans, puisqu’ils abritent environ 25 % des espèces marines, tout en assurant des fonctions essentielles de reproduction, de nurserie et de protection des littoraux.

Une menace biologique pour les écosystèmes marins

Les médicaments sont conçus pour interagir avec des processus biologiques précis chez l’être humain. Une fois dans l’environnement marin, ces mêmes mécanismes peuvent affecter les organismes aquatiques. Les chercheurs montrent que ces substances peuvent perturber la reproduction, altérer les comportements ou encore fragiliser les symbioses biologiques essentielles à la survie des espèces.

Ces effets sont souvent invisibles à court terme, mais peuvent entraîner des conséquences écologiques majeures sur le long terme.

Chez les coraux, cela peut affecter les bactéries symbiotiques indispensables à leur santé, mais aussi perturber la synchronisation des cycles de reproduction, un élément capital pour leur pérennité.

Un phénomène amplifié par les dynamiques humaines

Cette contamination n’est pas limitée à une région du monde. Elle est globale, particulièrement marquée dans les zones côtières densément peuplées où les infrastructures de traitement des eaux usées ne sont pas adaptées aux micropolluants pharmaceutiques.

Elle est alimentée par un système global : eaux usées insuffisamment traitées, ruissellement urbain et agricole, rejets directs de médicaments, consommation croissante liée au vieillissement des populations.

À Hong Kong, cette dynamique est amplifiée par une évolution démographique majeure : la part des personnes âgées devrait passer de 20,5 % en 2021 à 36 % en 2046, entraînant une hausse des traitements liés aux maladies chroniques et donc une augmentation des rejets de médicaments dans l’environnement.

Une urgence scientifique et technologique globale

Les chercheurs insistent ainsi sur la nécessité d’une réponse collective impliquant la modernisation des stations d’épuration, la réduction des rejets à la source, l’amélioration de la collecte des médicaments non utilisés et une meilleure responsabilité de l’industrie pharmaceutique.

Il ne s’agira pas de remettre en cause l’accès aux médicaments, essentiels pour soigner et sauver des vies, mais de repenser enfin leur cycle de vie dans son ensemble : de leur production jusqu’à leur devenir dans l’environnement.

Références de l'article

Pons, H. (2026, 25 avril). Les médicaments en vente libre empoisonnent les rivières et océans. Le Point.

Navon, G., Nordland, O., Kaplan, A., Avisar, D., & Shenkar, N. (2024). Detection of 10 commonly used pharmaceuticals in reef-building stony corals from shallow (5–12 m) and deep (30–40 m) sites in the Red Sea. Environmental Pollution, 360, Article 124698. https://doi.org/10.1016/j.envpol.2024.124698

GoodPlanet Info. (2022, 15 février). Les rivières du monde entier polluées par les médicaments.