Les herbiers marins pourraient renforcer les stratégies mondiales de stockage du carbone

Une nouvelle étude révèle le rôle majeur des herbiers marins dans le stockage du carbone, avec un potentiel particulièrement important pour renforcer les stratégies de carbone bleu.

Ces prairies sous-marines contribuent au stockage du carbone tout en abritant une riche biodiversité marine.
Ces prairies sous-marines contribuent au stockage du carbone tout en abritant une riche biodiversité marine.

Les herbiers marins sont en réalité constitués de plantes à fleurs, et non d’algues, capables de transformer leur environnement et d’offrir nourriture, refuge et zones de reproduction à de nombreuses espèces. Ils ne couvrent pourtant qu’environ 0,15 % des fonds marins. Leur importance écologique est sans commune mesure avec cette faible superficie.

Des prairies sous-marines qui comptent dans le bilan carbone

Une étude publiée dans Nature Communications, menée notamment par Enric Gomis et Oscar Serrano, apporte un éclairage nouveau sur leur rôle climatique. Les chercheurs ont rassemblé et analysé 2 743 données de biomasse, soit 91 % de données supplémentaires par rapport à une estimation antérieure, afin de mieux mesurer le carbone contenu dans les herbiers à l’échelle mondiale.

A l'échelle mondiale, les chercheurs estiment que les herbiers contiendraient 24 à 40 millions de tonnes de carbone dans leur biomasse, tandis que leur production primaire nette atteint 83 à 137 millions de tonnes de carbone par an.

Il faut distinguer deux réservoirs. La biomasse correspond au carbone contenu dans les plantes elles-mêmes ; le sol concentre l’essentiel du carbone stocké dans l’écosystème. Dans les 20 premiers centimètres du sédiment, le stock moyen est estimé à environ 22 000 kg de carbone par hectare, contre 1 551 kg C/ha pour la biomasse. Cette dernière ne représente donc qu’environ 7 % du stock considéré, tout en jouant un rôle essentiel dans sa protection.

En France, certains herbiers dépassent 4000 kg de carbone par hectare

Toutes les prairies sous-marines ne stockent pas les mêmes quantités. Les espèces persistantes et de grande taille, comme Posidonia, accumulent davantage de carbone que les espèces plus opportunistes ou colonisatrices. La Méditerranée présente ainsi le stock de carbone de biomasse par hectare le plus élevé, avec environ 2 328 kg C/ha en moyenne dans l’étude.

À l’échelle nationale, la situation française mérite une attention particulière : la France, comme l’Espagne et l’Italie, possède des herbiers affichant des stocks de biomasse supérieurs à 4 000 kg C/ha. Les pertes y restent toutefois relativement modérées, ce qui renforce l’intérêt de préserver ces réservoirs existants.

Cette conservation est d’autant plus importante que les herbiers ont fortement régressé. Selon l’Office Française de la Biodiversité (OFB), ils ont perdu plus de 10 % de leur étendue par décennie entre 1970 et 2000. Leur faible profondeur les expose notamment aux aménagements côtiers, à la pollution, à l’eutrophisation, à la pêche et aux mouillages.

Importance de la préservation

Le fonctionnement du carbone dans ces écosystèmes est plus complexe qu’un simple stockage annuel. Une partie de la matière produite est transférée ailleurs : environ 30 à 50 % de la production primaire nette peut être exportée vers d’autres habitats côtiers ou jusqu’au large. Environ 20 % est enfouie dans les sédiments, où elle peut contribuer à une séquestration de long terme.

Cela explique pourquoi la disparition d’un herbier pose un double problème. La perte de biomasse peut libérer du carbone, mais elle fragilise aussi le sédiment : les racines et les feuilles ralentissent les mouvements de l’eau, limitent la remise en suspension et favorisent le dépôt de matière. Lorsque l’herbier disparaît, l’érosion peut remettre en circulation du carbone anciennement stocké.

Les chercheurs évaluent ainsi les émissions mondiales associées à la perte de biomasse des herbiers à 154 à 256 Gg CO₂-éq par an. Ce chiffre ne correspond pas à l’ensemble du carbone perdu dans les sédiments : il porte spécifiquement sur la biomasse végétale et repose sur l’hypothèse que 90 % de cette biomasse serait finalement minéralisée après la disparition de l’herbier.

Le carbone bleu ne remplace pas les réduction d'émissions

Ces résultats ouvrent des perspectives pour les stratégies de carbone bleu, mais avec une précaution essentielle. Les herbiers peuvent contribuer à la séquestration et leur conservation permet surtout d’éviter la perte de stocks déjà constitués. Cela ne signifie pas qu’ils puissent compenser simplement les émissions fossiles.

La biomasse est un réservoir dynamique, avec un renouvellement sur des périodes allant de quelques mois à plusieurs années, et maintenir durablement un état stable reste difficile sur plusieurs décennies. Les chercheurs recommandent donc des stratégies adaptées aux espèces et aux régions, combinant conservation et restauration.

Protéger les herbiers ne consiste pas seulement à préserver la biodiversité marine. C’est aussi protéger un stock de carbone déjà constitué, renforcer la stabilité des fonds côtiers et conserver les capacités naturelles de ces écosystèmes à participer au cycle du carbone.

Référence de l'article

Directorate-General for Environment. (2026). Conserving seagrass meadows is crucial for ‘blue carbon’ climate strategies.
Office Française de la Biodiversité. Les herbiers marins.