Pourquoi les voyages initiatiques sont-ils si tendance ?

Depuis quelques années, le voyage initiatique a pris une ampleur considérable. Si la quête purement religieuse de jadis fait place à une recherche plus individuelle de quête de soi, marcher reste une manière de trouver l'équilibre dans un monde de plus en plus instable.

Une marcheuse sur le Camino.
Une marcheuse sur le Camino.

En 2025, les chemins de Compostelle ont enregistré une fréquentation record : plus d'un demi-million de pèlerins et randonneurs venus du monde entier ont battu les sentiers vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Au cinéma, le film « Compostelle », librement inspiré du livre Marche et invente ta vie de Bernard Ollivier (éditions Arthaud) met en scène les vertus thérapeutiques de la marche. Alors, marcher, au-delà de s’évader, permet-il de trouver un nouvel équilibre ?

Marcher ainsi de nos jours, "ce n’est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète".

Dans Marcher (Eloge des chemins et de la lenteur), David Le Breton, sociologue et infatigable marcheur, revisite et étoffe sa réflexion commencée dix ans plus tôt dans Éloge de la marche. Il constate que le statut de la marche a énormément changé en une trentaine d’années. Aller à pied, livré à son seul corps et à sa volonté, est un anachronisme en un temps de vitesse, de fulgurance, d’efficacité, de rendement, d’utilitarisme. Marcher ainsi de nos jours, "ce n’est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète", disait Jacques Lacarrière.

Marcher pour trouver une forme d'apaisement

Quinze ans plus tard, avec la multiplication des écrans dans notre quotidien et l'overdose d'information véhiculée par les réseaux sociaux, c'est encore plus vrai. « Dans Éloge de la marche j'ai évoqué cette humanité assise et immobile qui nous caractérise aujourd'hui, le fait pour nombre de nos contemporains de passer de leur lit à leur voiture et à leur bureau avant de revenir s'asseoir devant la télévision le soir venu, écrit David Le Breton. Corps superflu, surnuméraire, encombrant, mais qui se rappelle à l'ordre par le sentiment de malaise d'être ainsi mis entre parenthèses. »

Sur les chemins de Compostelle, comme sur tout long itinéraire de randonnée, c’est une forme d’apaisement que l’on vient chercher. Inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1998, les chemins de Compostelle sont devenus des lieux très fréquentés et dotés d’une organisation méticuleuse. Nous sommes bien loin des anciens chemins, mal aménagés, mal balisés, avec une population méfiante envers ces gens de passage portant leur sac à dos qui étaient les pionniers de leur renaissance dans les années 1970.

Des retrouvailles avec soi et les autres

Depuis la fin du XVe siècle, Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice, est la destination finale d’un des trois grands pèlerinages de la chrétienté. Aujourd’hui, si tous les chemins ne mènent pas à une quête religieuse jusqu’à Compostelle, ceux empruntés par de plus en plus de marcheurs aboutissent à un même objectif : se trouver soi.

Deux pèlerins s'étreignent à leur arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Deux pèlerins s'étreignent à leur arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Aujourd’hui la marche s’impose comme une activité essentielle de retrouvailles avec le corps et avec les autres. Marcher est un long voyage à ciel ouvert et dans le plein vent du monde dans la disponibilité à ce qui vient. Tout chemin est d’abord enfoui en soi avant de se décliner sous les pas, il mène à soi avant de mener à une destination particulière. Et parfois il ouvre enfin la porte étroite qui aboutit à la transformation de soi.

L'important est de bouger, d'éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants.

"Quant à moi, dit Stevenson, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L'important est de bouger, d'éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants."

Un rite d'initiation valorisé

« La marche, surtout si elle dure des semaines ou des mois, est un long rite d'initiation », écrit encore David Le Breton. Il cite le célèbre écrivain voyageur Nicolas Bouvier : “Des idées qu'on hébergeait sans raison vous quittent ; d'autres au contraire s'ajustent et se font à vous comme les pierres du torrent. Aucun besoin d'intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu'elle s'étende ainsi en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort”.

Ces longues marches, bien au-delà de l’effort physique et d’une certaine privation de confort, s’apparentent dès lors à des voyages initiatiques structurés, avec un point de départ, une arrivée et, au final, une transformation. Le voyage initiatique devient alors une forme de rituel personnel, un moment pour se reconnecter à ce qui compte vraiment. « Mais ils s’inscrivent aussi dans une dynamique sociale car la quête de soi est devenue très valorisée, souligne la sociologue Audrey Van Ouytsel. On voit aujourd’hui apparaître des guides pour ‘réussir’ son chemin, du matériel spécialisé, des récits partagés sur les réseaux. Cela montre que même nos démarches les plus intimes restent influencées par notre époque. »

Références

Chemins de Compostelle : pourquoi les randonnées pour se reconnecter cartonnent, Charlotte Vanbever, le 4 avril 2026

Marcher (Eloge des chemins et de la lenteur), David Le Breton, Métailié, 2012