Déchets en France : pourquoi miser sur les comportements individuels ne suffit pas ?
En France métropolitaine, près de 37 millions de tonnes de déchets ménagers ont été collectées en 2023. Si le tri progresse, près de 70 % de la poubelle grise reste évitable. Le problème vient-il vraiment des citoyens ?

Les chiffres de l'ADEME nous livrent une trajectoire encourageante. En 2023, le service public de gestion des déchets a collecté 37 millions de tonnes de déchets ménagers et assimilés. La part des ordures ménagères résiduelles, celles qui finissent dans la poubelle grise, poursuit sa baisse : 14,7 millions de tonnes, soit 223,5 kg par habitant, contre 252,7 kg en 2017. Depuis 2007, la diminution atteint près d’un tiers.
Ces évolutions traduisent l’effet cumulé de politiques publiques structurantes : extension des consignes de tri à tous les emballages, développement des filières de responsabilité élargie du producteur, et plus récemment, généralisation du tri à la source des biodéchets depuis 2024. Les Français trient davantage : 52,8 kg d’emballages et de papiers sont désormais collectés séparément par habitant, soit 10 % de plus qu’en 2017.
Un problème systémique ?
Malgré ces progrès, l’analyse fine de la composition des déchets révèle une réalité moins flatteuse. Selon l’étude MODECOM de l’ADEME, 69 % du contenu de la poubelle grise aurait pu être évité ou orienté vers une autre filière. Dans le détail, on y retrouve 32 % de biodéchets, 27 % d’emballages et papiers recyclables, 5 % de verre et 5 % de déchets relevant d’autres collectes dédiées. Les déchets réellement « ultimes », sans solution de valorisation à ce jour, ne représentent qu’environ 30 %.
Face à ce constat, les réponses institutionnelles privilégient souvent une même grille de lecture : celle des comportements individuels. Depuis une dizaine d’années, les sciences comportementales se sont imposées comme un outil central des politiques de réduction des déchets.
À travers des nudges, ces « coups de pouce » censés orienter les choix sans contrainte, l’objectif est clair : améliorer les gestes de tri par l’information, l’incitation et la signalétique. Une stratégie séduisante, mais profondément réductrice.
Quand les infrastructures dictent les gestes du quotidien
En effet, sur le terrain, les pratiques ne se résument pas à une question de volonté. Dans de nombreux immeubles, le tri est entravé par des infrastructures inadaptées : vide-ordures incompatibles avec la séparation des flux, absence d’espaces de stockage dans les logements, locaux poubelles saturés, bacs éloignés ou difficilement accessibles.
Les points d’apport volontaire, parfois espacés de plusieurs centaines de mètres, imposent des trajets peu compatibles avec les contraintes quotidiennes.Ces conditions matérielles pèsent bien plus lourd que n’importe quel message pédagogique. Elles façonnent les gestes, souvent malgré les intentions.
Dans les quartiers populaires, cette réalité se double d’une dimension sociale forte. Des pratiques anciennes de don, de récupération ou de redistribution informelle, une économie populaire du réemploi, se trouvent progressivement réqualifiées en dépôts sauvages.
Ce qui relevait de la solidarité devient une incivilité. Les objets laissés temporairement dans l’espace public sont collectés, broyés, et définitivement soustraits à toute possibilité de réutilisation.
Sortir de la culpabilisation pour transformer le système
En focalisant l’attention sur l’« habitant défaillant », les politiques comportementales produisent un double effet pervers. D’un côté, elles stigmatisent les populations disposant de la plus faible marge de manœuvre. De l’autre, elles invisibilisent les véritables leviers d’action : organisation du service public, choix techniques, conditions de travail des agents, logiques économiques de production et de mise sur le marché.
Les données de l’ADEME montrent pourtant que lorsque l’organisation est claire, le tri fonctionne. Les déchèteries, par exemple, affichent d’excellentes performances pour les filières bien identifiées comme le mobilier et les métaux.
À l’inverse, 75 % des déchets présents dans le « tout-venant » pourraient relever de filières de responsabilité élargie du producteur (REP), un dispositif qui oblige les fabricants à financer la collecte et la valorisation des produits qu’ils mettent sur le marché.
Le potentiel de progrès est donc considérable, mais il dépend avant tout de choix structurels. Réduire durablement les déchets suppose de déplacer le regard : moins sur les gestes individuels, davantage sur les systèmes qui les rendent possibles, ou impossibles. C’est à cette condition que le tri cessera d’être une injonction morale pour devenir un véritable levier de transition écologique.
Références de l'article
Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). (2025, 19 décembre). Poubelles des Français : des progrès sur le tri des déchets, mais encore des marges importantes d’amélioration [Communiqué de presse].
Dormoy, C. (2026, 15 janvier). Faut-il en finir avec les incitations à mieux gérer nos déchets ? Le problème posé par les sciences comportementales. The Conversation.