Nuages et aérosols : pourquoi restent-ils un mystère pour les prévisions climatiques ?

Une synthèse récente de chercheurs européens met en lumière un manque crucial de compréhension en climatologie : l’interaction entre aérosols et nuages. Cette incertitude, longtemps négligée, est désormais au centre de nouvelles recherches.

Les interactions entre nuages et aérosols restent la plus grande incertitude des prévisions climatiques.
Les interactions entre nuages et aérosols restent la plus grande incertitude des prévisions climatiques.

Quand on parle de changement climatique, on pense d’abord au dioxyde de carbone (CO2) ou aux grandes masses d’air qui circulent autour de la planète. Cependant, une part du puzzle se joue à une échelle presque invisible : celle des aérosols, ces minuscules particules en suspension dans l’atmosphère.

Quand l'infiniment petit influence le climat

Les aérosols proviennent de nombreuses sources. Certaines sont naturelles, comme les poussières du désert, embruns marins, fumées de feux de forêt. D’autres résultent des activités humaines, telles que l’industrie ou le transport maritime. Si elles sont si importantes, c’est parce qu’elles interagissent avec la lumière et les nuages.

Ces particules peuvent diffuser ou absorber le rayonnement solaire, modifiant ainsi l’énergie qui atteint la surface terrestre. Mais leur influence ne s’arrête pas là : ils servent aussi de points de condensation autour desquels se forment les gouttelettes des nuages, modifiant leur luminosité, leur durée de vie et leur capacité à réfléchir la lumière.

Une incertitude majeure pour la science du climat

Malgré des décennies de recherche, ces interactions restent encore mal comprises. Aujourd’hui, elles constituent la plus grande source d’incertitude dans l’estimation du réchauffement climatique d’origine humaine.

Les scientifiques évaluent leur influence sur l’équilibre énergétique de la planète, ce qu’on appelle le forçage radiatif, entre –1,7 et –0,3 W/m². Cette large fourchette montre à quel point le phénomène est encore difficile à quantifier.

Les interactions aérosols–nuages (ACI) constituent la plus grande source d’incertitude dans l’estimation du réchauffement climatique d’origine humaine (Im et al., 2025)
Les interactions aérosols–nuages (ACI) constituent la plus grande source d’incertitude dans l’estimation du réchauffement climatique d’origine humaine (Im et al., 2025)

Cette incertitude a une conséquence paradoxale. Pendant longtemps, certains aérosols ont contribué à refroidir légèrement la planète, en réfléchissant une partie de la lumière solaire. Dit simplement, ils ont caché une fraction du réchauffement causé par les gaz à effet de serre (GES).

Mais à mesure que les politiques de lutte contre la pollution de l’air réduisent ces particules, cet effet de refroidissement diminue. Combien de réchauffement supplémentaire pourrait apparaître lorsque cet « effet masque » disparaîtra ? Les scientifiques ne disposent pas encore de réponse précise.

Un énorme défi pour les 10 à 30 prochaines années

Cette question concerne surtout les prévisions climatiques à court et moyen terme, c’est-à-dire les 10 à 30 prochaines années. Or c’est précisément cette période qui guide les décisions publiques, les investissements et les stratégies d’adaptation au changement climatique.

Les interactions entre aérosols et nuages influencent notamment les précipitations, les moussons et certains événements météorologiques extrêmes. Pourtant, les modèles climatiques peinent encore à reproduire fidèlement la microphysique des nuages, ces processus invisibles qui régissent la formation des gouttelettes et des cristaux de glace.

Le défi est d’autant plus grand que certaines régions du monde, en particulier dans le Global South, restent encore insuffisamment observées, ce qui limite la précision des simulations climatiques.

Une mobilisation scientifique et politique

Face à cette incertitude majeure, l’Europe a lancé une collaboration scientifique d’envergure. Plus de 220 chercheurs issus d’environ 40 institutions travaillent aujourd’hui ensemble dans l’Aerosol-Cloud Alliance, qui rassemble les projets AIRSENSE, CERTAINTY et CleanCloud. Leur ambition : relier observations satellites, analyses de données et modélisation climatique afin de mieux comprendre ces interactions.

Les chercheurs proposent également une véritable feuille de route pour les politiques climatiques. Ils recommandent notamment d’investir davantage dans les satellites et les réseaux d’observation au sol, en particulier dans les régions encore peu étudiées, et d’accélérer le développement de modèles climatiques à haute résolution capables de mieux représenter les nuages et les tempêtes.

Les scientifiques plaident aussi pour une intégration rapide des nouvelles observations satellitaires dans les grandes évaluations climatiques internationales. Ils appellent à renforcer la coopération scientifique mondiale et à soutenir des recherches à la croisée des sciences atmosphériques, de la science des données et de l’analyse des impacts climatiques.

Une chose est claire pour eux : l’incertitude liée aux aérosols doit désormais être pleinement intégrée dans les politiques climatiques, les budgets carbone et les stratégies d’adaptation.

Références de l'article

European Space Agency (2026, 10 mars). Closing a critical climate knowledge gap: how EC and ESA are tackling aerosol-cloud uncertainty. EO4Society.

Suppo, A., Bang, H. K., & Papageorgiou, M. (2026). EC ESA Aerosol Cloud Cluster Policy Brief 2026 [Policy brief]. https://doi.org/10.5281/zenodo.18679441