El Niño : vers un épisode inédit depuis un millénaire ?
Selon l’analyse de certains climatologues, El Niño 2026-2027 pourrait compter parmi les épisodes les plus intenses du dernier millénaire. Si les prévisions se confirment, il pourrait également favoriser la hausse de la température mondiale.

Pour comprendre El Niño et ses effets, il faut regarder le Pacifique tropical. En temps normal, les alizés soufflent d’est en ouest et poussent les eaux chaudes de surface vers l’ouest, en direction de l’Indonésie et de l'Australie. Au large du Pérou, des eaux froides remontent des profondeurs, apportant des nutriments essentiels à la vie marine. : c’est le phénomène d’upwelling.
Une histoire de chaleur qui se déplace ?
Ce contraste thermique organise aussi la circulation atmosphérique. Au-dessus des eaux chaudes, l’évaporation alimente des masses d’air humides qui s’élèvent et favorisent la formation de nuages et de pluies. L’air redescend ailleurs : cette circulation, appelée circulation de Walker, relie étroitement l’océan et l’atmosphère. Les vents et les températures se renforcent mutuellement, selon un mécanisme connu sous le nom de rétroaction de Bjerknes.
Lors d’un épisode El Niño, les alizés s’affaiblissent. Les eaux chaudes s’étendent vers le centre et l’est du Pacifique, tandis que la remontée d’eaux froides diminue au large de l’Amérique du Sud. La zone de fortes précipitations se déplace alors vers l’est.
Les pluies peuvent ainsi augmenter sur les côtes du Pérou, tandis que l’Indonésie et certaines régions du Pacifique occidental deviennent plus sèches.
Sécheresses et inondations : des effets à distance
Les conséquences d’El Niño dépassent largement le Pacifique. En modifiant la circulation atmosphérique, il influence les vents et les systèmes météorologiques à des milliers de kilomètres. Ces connexions, appelées téléconnexions, modifient la probabilité de certains phénomènes sans imposer partout le même scénario.
En Indonésie, les périodes sèches peuvent favoriser les incendies de végétation. Les épisodes de 1997 et de 2015 ont notamment coïncidé avec de fortes saisons d’incendies. À l’inverse, des pluies intenses peuvent provoquer des inondations au Pérou. Dans certaines configurations, le Sahel tend à recevoir moins de précipitations. Au Royaume-Uni, El Niño peut favoriser un automne et un début d’hiver plus humides et perturbés.
Le phénomène influence aussi les cyclones tropicaux : il tend à favoriser leur activité dans le Pacifique nord-est, mais peut freiner leur développement dans l’Atlantique en renforçant le cisaillement vertical du vent.
Ces tendances ne constituent toutefois pas des prévisions météorologiques à l’échelle d’une ville. En septembre 2026, des épisodes de fortes pluies et d’inondations ont touché certaines régions de Thaïlande, malgré la tendance généralement plus sèche associée à El Niño. En Inde également, une tendance saisonnière globalement sèche peut coexister avec des précipitations extrêmes localisées.
Un épisode exceptionnel, peut-être le plus intense depuis un millénaire....
L’épisode El Niño de 2026-2027 se distingue déjà par son intensité. Selon la dernière analyse du climatologue Zeke Hausfather, les anomalies quotidiennes de température de surface dans la région Niño 3.4 ont dépassé, le 20 septembre, le précédent record instrumental établi en novembre 2015.
Les modèles saisonniers envisagent un pic proche de +4 °C par rapport à la normale dans cette région du Pacifique équatorial. Si cette prévision se confirme, l’épisode pourrait dépasser nettement les précédents records instrumentaux.
Mais comment comparer cet épisode à ceux survenus avant les premières mesures instrumentales ? Les scientifiques utilisent des archives naturelles : les cernes des arbres, qui renseignent sur les précipitations liées à El Niño, et les coraux fossiles, dont la composition chimique conserve des indices sur la température de l’océan.

Une reconstruction fondée sur les cernes d’arbres remonte jusqu’au XIIe siècle. Elle estime que les épisodes hivernaux les plus intenses avant l’ère instrumentale atteignaient environ +2,1 °C sur l’indice Niño 3.4. De leur côté, des archives coralliennes des Galápagos indiquent que la variabilité des températures océaniques d’une année à l’autre était environ 37 % plus faible avant 1850 que durant les décennies récentes.
Ces archives suggèrent que les grands El Niño récents figurent parmi les plus intenses du dernier millénaire. Selon les calculs de Hausfather, si les prévisions actuelles se confirment, la probabilité que l’épisode 2026-2027 dépasse les hivers reconstitués depuis 1100 atteindrait 91 à 95 % avec l’indice Niño 3.4 standard. Ces estimations sont à considérer toutefois avec prudence : les archives naturelles sont incomplètes et leurs reconstructions comportent des marges d’erreur.
...qui pourrait amplifier la chaleur mondiale
Le 8 octobre 2026, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a annoncé qu’El Niño devrait continuer de s’intensifier jusqu’à un pic attendu en décembre. Pour la période d’octobre à décembre, l’anomalie moyenne de température de surface dans la région de référence Niño 3.4 est désormais estimée à environ +3,7 °C par rapport à la normale, une valeur prévisionnelle exceptionnelle.
L’influence d’El Niño sur la température moyenne mondiale se manifeste souvent avec plusieurs mois de décalage. Le Met Office britannique estime ainsi que 2027 pourrait devenir l’année la plus chaude jamais enregistrée, devant 2024. Le climatologue Zeke Hausfather a avancé une projection proche de +1,8 °C par rapport à l’ère préindustrielle.
El Niño est un phénomène naturel, et non une conséquence du changement climatique d’origine humaine. Mais il intervient dans un monde déjà réchauffé, ce qui accentue les enjeux liés aux extrêmes. En septembre 2026, la température moyenne mondiale était de +1,63 °C par rapport à l’ère préindustrielle, selon Copernicus.
Surveiller l'océan pour mieux anticiper
Anticiper les effets d’El Niño exige de surveiller la surface, mais aussi les profondeurs du Pacifique. Les satellites suivent l’évolution de la surface océanique et contribuent à reconstituer certains paramètres du vent. Depuis les années 1980, des bouées équipées de capteurs mesurent les températures à différentes profondeurs. Des flotteurs autonomes plongent également dans l’océan avant de remonter transmettre leurs observations.
El Niño ne dicte pas le temps qu’il fera dans chaque région : il modifie les probabilités et redistribue les risques. Des prévisions saisonnières fiables, associées aux alertes des services météorologiques nationaux, permettent de mieux préparer les populations aux sécheresses, aux inondations et aux vagues de chaleur.
Références de l'article
Organisation Météorologique Mondiale. (2026). Les températures de surface de la mer traduisent l’intensification d’El Niño.
Zeke Hausfather. (2026). The strongest El Niño in a thousand years?.
Ligin Joseph. (2026). How can the same El Niño cause drought in one part of the world and floods in another?.