Sur la Route 66, les peuples autochtones se réapproprient leur histoire

Alors que les États-Unis s'apprêtent à célébrer le centenaire de la Route 66, des voix autochtones cherchent à reprendre leur place le long de cette route mythique. Car bien avant de devenir la « Mother Road », cette route traversait les terres ancestrales de plus de 25 nations tribales.

La mythique Route 66 reliant Chicago à Santa Monica.
La mythique Route 66 reliant Chicago à Santa Monica.

S'il existe des moyens plus rapides de se rendre de Chicago à Los Angeles, aucun n’a le charme ni le prestige culturel de la Route 66. Pour John Steinbeck, c’était la « Mother Road » qui a conduit les agriculteurs pauvres, désespérés par les tempêtes du Dust Bowl, vers la Californie ensoleillée. Pour les Premières Nations le long de la route, ce fut une aubaine économique qui a également laissé des cicatrices.

La Route 66 fête cette année son centième anniversaire. Bien qu’elle ait perdu depuis des décennies son statut d’artère principale du pays, des gens du monde entier continuent d’affluer vers elle pour vivre ce qui est peut-être l’escapade routière américaine par excellence et s’imprégner de ses néons, de ses motels kitsch, de ses attractions et de ses spécialités culinaires.

Une route pour relier l'Amérique rurale

La Route 66, qui s’étend sur environ 3860 kilomètres depuis Chicago en passant par le Missouri, le Kansas, l’Oklahoma, le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona avant de se terminer à Santa Monica, en Californie, a été tracée il y a un siècle à partir d’un ensemble de routes commerciales autochtones et d’anciens chemins de terre, dans le but de relier le Midwest industriel à la côte Pacifique.

Cyrus Avery, homme d’affaires de l’Oklahoma surnommé le «père de la Route 66», y voyait plus qu’un simple moyen de traverser le pays efficacement. C’était l’occasion de relier l’Amérique rurale et de créer de nouveaux pôles commerciaux. Avery savait que le chiffre 66 serait idéal pour le marketing et qu’il resterait gravé dans l’esprit des automobilistes et il avait raison : la Route 66 a été immortalisée dans des films, des livres, notamment Les Raisins de la colère de Steinbeck et Sur la route de Jack Kerouac.

Indian Trading Post and Art, à la sortie Calumet de l'autoroute I-40, dans l'ouest de l'Oklahoma. Cette boutique au charme nostalgique propose toutes sortes de vêtements, bibelots, ainsi que de l'art amérindien provenant d'un grand nombre de tribus voisines.
Indian Trading Post and Art, à la sortie Calumet de l'autoroute I-40, dans l'ouest de l'Oklahoma. Cette boutique au charme nostalgique propose toutes sortes de vêtements, bibelots, ainsi que de l'art amérindien provenant d'un grand nombre de tribus voisines.

La Route 66 a été une aubaine économique pour les tribus autochtones situées le long de son tracé. Mais si elle a attiré des touristes, elle a également laissé des traces d’expropriation sur les terres tribales et perpétué les stéréotypes. Boutiques en forme de tipi, statues de chefs indiens ou souvenirs kitsch ont longtemps constitué le principal contact des visiteurs avec ces peuples. Aujourd’hui, les communautés des Premières Nations reprennent leur place le long de la « Mother Road », redéfinissant ainsi la façon dont les voyageurs perçoivent et vivent cette autoroute légendaire.

La gastronomie comme levier pour transmettre un héritage

Dans un centre commercial de faible hauteur de la banlieue de Tulsa, l’odeur du bison qui grésille s’échappe de la cuisine chaque fois que la porte s’ouvre. À l’intérieur de Nātv, des brins d’herbe indigène des Grandes Plaines, des baies de genévrier et des topinambours ornent les murs gris ardoise. La chef Jacque Siegfried, d’origine Shawnee, réfléchit au fossé culinaire qu’elle tente de combler. « Il est encore très difficile de trouver des restaurants amérindiens par ici », dit-elle, ses cheveux bleu marine et violets relevés en un chignon haut. Son établissement, ouvert en 2022, s’inscrit dans une volonté plus large de remettre au centre des traditions culinaires longtemps marginalisées.

S’appuyant sur sa formation culinaire française classique et son héritage shawnee, elle élabore des plats raffinés qui « mettent en avant la cuisine autochtone et les ingrédients locaux », explique-t-elle. Comme la redécouverte de la méthode de culture des "Trois Sœurs", – une approche autochtone consistant à cultiver ensemble le maïs, les haricots et la courge, dans un système qui préserve à la fois le sol et les populations qui en dépendent. Avec une nomination aux James Beard Awards à son actif, Siegfried contribue à mettre en avant la cuisine de ses ancêtres – et à l'intégrer dans les itinéraires de road-trip.

Déconstruire les clichés et se réapproprier le récit

Au-delà de la gastronomie, c’est toute une vision du voyage qui évolue. L'American Indigenous Tourism Association (AIT) encourage désormais un tourisme plus respectueux des peuples autochtones. Son guide « American Indians & Route 66 », téléchargeable gratuitement, met en lumière la souveraineté, le dynamisme artistique et la résilience des peuples autochtones le long et à proximité de la route. Parmi les points forts, citons le Hopi Arts Trail en Arizona, qui abrite des ateliers d'artisanat produisant de la poterie et de la vannerie traditionnelles, ainsi que le pow-wow annuel des nations indiennes de l'Oklahoma, qui propose des concours de chant, de danse de la calebasse et de percussions.

Mais ce mouvement dépasse largement le cadre touristique. Il s’inscrit dans une volonté de réappropriation culturelle et historique. Le First Americans Museum, à Oklahoma City, en est un exemple marquant. Le musée a finalement ouvert ses portes en 2021 après 15 ans de travaux. Construite sur le site d’un ancien champ pétrolifère, cette structure impressionnante – dont le toit en pente est conçu pour ressembler à un oiseau en plein vol – retrace l’histoire et la culture des 39 nations tribales de l’Oklahoma reconnues par le gouvernement fédéral.

L'extérieur du First Americans Museum à Oklahoma City.
L'extérieur du First Americans Museum à Oklahoma City.

A l'intérieur, des expositions immersives explorent le croisement entre la Route 66 et la « Piste des larmes », sur laquelle des milliers d’autochtones ont été déplacés de force entre 1830 et 1850. À certains endroits, leur parcours chevauche l’autoroute construite plus tard, aujourd’hui empruntée par des touristes en camping-cars.

Sur place, les représentations caricaturales du passé sont confrontées à des œuvres contemporaines, porteuses d’un nouveau récit. « Beaucoup de ces représentations erronées se moquent de nous, souligne Summer Mitchell, collaboratrice du musée, en montrant une vitrine remplie de caricatures. Avant, on ne pouvait pas toujours s’exprimer, mais maintenant on le peut ». Des œuvres contemporaines – comme la couverture de la bande dessinée Super Indian d’Arigon Starr et une photo de Ryan RedCorn, l’auteur de Reservation Dogs – reprennent le contrôle du récit. L’objectif est clair : déconstruire les clichés et offrir une vision plus fidèle et respectueuse.

Références

Sur la Route 66, un autre type de voyage émerge et redonne voix aux peuples autochtones, Chloé Gurdjian, le 27 avril 2026

La Route 66, le summum de l’escapade routière, riche en histoire, fête ses 100 ans, Susan Montoya Bryan, le 8 avril 2026

Route 66 at 100: The Native American story behind the US's most famous highway, Zoey Goto, le 21 avril 2026