L'océan nous offre plus d'un tiers de la solution climatique, mais reçoit moins de 1% des financements
D’après des travaux d’experts internationaux, l’océan représente l’un des plus puissants leviers climatiques disponibles aujourd’hui, capable de couvrir plus d’un tiers des réductions d’émissions d’ici 2050. Mais pourquoi elles restent marginales dans les financements climatiques mondiaux ?

L’océan absorbe une grande partie de l’excès de chaleur accumulé dans le système climatique, stocke du carbone, nourrit des milliards de personnes et offre un immense potentiel pour accélérer la transition énergétique. Chaque jour donc, il agit silencieusement pour limiter les effets du changement climatique. Seulement, son rôle reste largement sous-estimé dans les politiques d’investissement.
Un acteur clé du climat encore trop invisible ?
Les recherches menées pour le High Level Panel for a Sustainable Ocean Economy montrent que les solutions fondées sur l’océan pourraient fournir plus d’un tiers des réductions annuelles d’émissions nécessaires d’ici 2050 pour maintenir le réchauffement mondial proche de 1,5 °C.
Aujourd’hui, moins de 1 % des financements mondiaux du développement sont consacrés à l’océan. Toutefois, 90 % des pays côtiers et insulaires ont déjà intégré au moins une action liée à l’océan dans leurs engagements climatiques, même si les solutions présentant le plus fort potentiel restent encore peu déployées.
Les analyses économiques sont tout aussi parlantes : chaque dollar investi dans les principales solutions océaniques pourrait générer au moins cinq dollars de bénéfices au cours des trente prochaines années, grâce à la création d’emplois, au renforcement de la sécurité alimentaire, à la protection des écosystèmes et à une meilleure résilience des territoires côtiers.
Les énergies marines changent déjà d’échelle
L’éolien en mer, le solaire flottant et les énergies marémotrices figurent parmi les solutions les plus prometteuses. Ensemble, elles pourraient éviter jusqu’à 3,6 gigatonnes de CO₂ par an d’ici 2050, soit davantage que les émissions annuelles de l’Union européenne en 2021.
Cette transition est déjà en marche. Les engagements internationaux représentent près de 2 000 GW de capacités éoliennes offshore, de quoi alimenter environ 1,5 milliard de foyers.

Cependant, il faut savoir que produire de l’énergie en mer suppose aussi de mieux connaître un environnement en constante évolution. Les vents, les courants, les vagues, les vagues de chaleur marines ou encore El Niño influencent directement les performances des installations.
Les observations océaniques, les prévisions météorologiques et les systèmes d’alerte deviennent ainsi des outils stratégiques pour sécuriser les investissements et garantir une production d’énergie fiable.
Le carbone bleu, un trésor naturel encore trop méconnu
L’océan contribue également à la lutte contre le changement climatique grâce aux mangroves, aux herbiers marins et aux marais salés. Ces écosystèmes, regroupés sous le terme de carbone bleu, constituent de remarquables puits de carbone.
À superficie égale, ils peuvent stocker jusqu’à cinq fois plus de carbone que les forêts tropicales et l’absorber près de trois fois plus rapidement. Ils offrent aussi une protection naturelle contre les tempêtes, soutiennent la pêche, préservent la biodiversité et améliorent la qualité des eaux côtières.
Pourtant, ces milieux disparaissent rapidement sous la pression de l’urbanisation et de la montée du niveau de la mer. Leur restauration pourrait éviter des émissions comparables à l’arrêt de 76 centrales à charbon chaque année d’ici 2050.
Une économie bleue qui dépasse largement l'énergie
Le transport maritime, qui assure près de 80 % du commerce mondial, pourrait réduire fortement son empreinte carbone grâce à une navigation plus sobre, des itinéraires optimisés à l’aide des prévisions météorologiques et le recours à des carburants à zéro émission. À eux seuls, ces leviers permettraient d’éviter des émissions comparables au retrait de plus de 400 millions de voitures de la circulation chaque année.
L’océan peut aussi contribuer à transformer notre alimentation. Les algues, les poissons et les coquillages nécessitent généralement moins de ressources que de nombreuses protéines terrestres. Développer durablement ces « aliments bleus » pourrait réduire les émissions de 1,47 gigatonne de CO₂ par an d’ici 2050, tout en répondant à une demande alimentaire mondiale croissante.
Les travaux scientifiques estiment d’ailleurs que la production durable de produits marins pourrait augmenter de 30 à 75 % d’ici le milieu du siècle, principalement grâce à une aquaculture à faible impact et à la reconstitution des stocks de poissons.
Certaines solutions plus récentes, comme le captage et le stockage du carbone sous les fonds marins, suscitent également un intérêt croissant. Si elles restent prometteuses, elles nécessitent encore des recherches approfondies afin d’en évaluer les impacts écologiques avant un déploiement à grande échelle.
Investir dans l'océan, c'est investir dans notre avenir
Au-delà de la réduction des émissions, une économie océanique durable pourrait créer 51 millions d'emplois bleus d'ici 2050, renforcer la sécurité alimentaire, protéger les populations côtières et préserver une biodiversité essentielle au bon fonctionnement de la planète.
Pour concrétiser ce potentiel, les besoins sont considérables. Les experts estiment qu'il faudra mobiliser au moins 1 000 milliards de dollars supplémentaires d'ici 2030, puis près de 2 000 milliards entre 2030 et 2050. Les investissements actuels restent pourtant très loin des 550 milliards de dollars par an jugés nécessaires pour préserver durablement la santé de l’océan.
Le constat est sans équivoque : les solutions existent, elles sont déjà disponibles, rentables et porteuses de nombreux bénéfices pour les sociétés humaines. Leur principal obstacle n’est plus d’ordre scientifique ou technologique, mais financier. Accorder enfin à l’océan la place qu’il mérite dans les investissements climatiques, c’est renforcer à la fois la lutte contre le changement climatique, la protection de la biodiversité et la résilience des générations futures.
Référence de l'article
Katie Wood, Oliver Ashford. The Ocean Can Play a Much Larger Role in Fighting Climate Change.