Comment un climat qui devient plus sec accélère la fragmentation de l’Afrique, selon des géologues

Une étude scientifique de pointe révèle que la transition d’un climat humide vers un climat sec en Afrique de l’Est ne modifie pas seulement les écosystèmes et les communautés humaines, mais pourrait également accélérer la séparation tectonique du continent.

Grieta Manda-Hararo dans la région de l’Afar en Éthiopie, avec le volcan Dabbahu en arrière-plan.
Grieta Manda-Hararo dans la région de l’Afar en Éthiopie, avec le volcan Dabbahu en arrière-plan.

Pendant des milliers d’années, le climat de l’Afrique de l’Est a été majoritairement humide, avec d’immenses lacs comme le lac Turkana historique, qui abritaient des masses d’eau bien plus profondes qu’aujourd’hui. À mesure que cette région s’est fortement asséchée au cours des 5 300 dernières années, la pression de l’eau sur la croûte terrestre a considérablement diminué et les failles tectoniques ont commencé à se déplacer plus librement. Ces observations proviennent de données empiriques recueillies par des chercheurs ayant analysé des sédiments anciens et des mesures de failles géologiques.

Une nouvelle étude montre que l’assèchement de lacs géants en Afrique de l’Est accélère la rupture tectonique du continent, mettant en évidence que le changement climatique peut influencer directement la géodynamique terrestre et, peut-être, de futurs événements sismiques et volcaniques.

La recherche, publiée dans Scientific Reports, documente que la baisse des niveaux d’eau est liée à une augmentation de la vitesse de glissement des failles d’environ 0,17 mm par an, un changement qui paraît minime mais qui est considérable à l’échelle géologique. Cette hausse suggère que l’interaction entre le climat et la tectonique est plus étroite qu’on ne le pensait, montrant que des changements environnementaux peuvent modifier des processus internes de la Terre.

Les scientifiques ont également utilisé des modèles numériques pour démontrer que la réduction de la charge liée à la baisse du niveau des lacs produit deux effets principaux : elle facilite le déplacement des failles avec moins de résistance et augmente la production de magma en décompressant le manteau terrestre sous les zones volcaniques actives. Cela pourrait conduire à une fragmentation encore plus rapide du système de rift à l’avenir.

Impact du climat sur la dynamique du Rift africain

La transition climatique d’un régime humide vers un régime plus sec en Afrique de l’Est n’est pas un phénomène isolé, mais s’inscrit dans des changements globaux plus vastes qui affectent également les régimes de précipitations et les sécheresses dans la région. Des études climatiques indiquent une augmentation projetée des zones touchées par des sécheresses extrêmes d’ici la fin du XXIᵉ siècle, ce qui pourrait accentuer davantage ces tendances.

Le Rift est-africain, appelé East African Rift, est un immense système de failles qui s’étend sur plus de 6 500 km, de la Corne de l’Afrique jusqu’au Mozambique, et constitue un exemple vivant de la manière dont un continent peut se fragmenter au fil du temps. La région de l’« Afar Triple Junction », où trois plaques tectoniques convergent et divergent, est un point clé de cette dynamique et montre déjà des signes d’activité qui pourraient annoncer la formation d’un nouvel océan dans plusieurs millions d’années.

Les données géologiques suggèrent que l’ancien African Humid Period permettait des niveaux d’eau bien plus élevés qu’aujourd’hui, avec de grands lacs exerçant une pression sur la croûte terrestre. Avec la réduction de cette charge hydrique due à des sécheresses prolongées, la croûte autour de failles comme celle du lac Turkana a connu des changements notables de son comportement mécanique, accélérant la dérive tectonique régionale.

Ce phénomène peut également influencer indirectement l’activité sismique et volcanique locale, car un flux de magma accru, lié à la décompression du manteau sous certaines zones volcaniques, peut déclencher des événements affectant les populations humaines et des écosystèmes sensibles.

Un avenir de connexions entre climat et tectonique

Les résultats de cette étude ouvrent non seulement une nouvelle perspective sur la manière dont le climat peut moduler des processus géologiques profonds, mais suggèrent aussi que des événements climatiques extrêmes peuvent avoir des impacts géologiques à très long terme sur la configuration des continents. L’interaction bidirectionnelle entre le climat et la dynamique de la croûte terrestre redéfinit la façon dont les scientifiques modélisent l’évolution de la Terre.

Dans la pratique, cela signifie que des phénomènes climatiques comme la sécheresse et la disparition de grandes masses d’eau peuvent avoir des conséquences qui dépassent l’agriculture et la disponibilité des ressources hydriques ; ils peuvent aussi reconfigurer la structure de la lithosphère terrestre à des échelles de temps millénaires.

Les chercheurs prévoient d’étendre ces travaux à d’autres bassins lacustres d’Afrique de l’Est, comme le lac Malawi, afin de mieux comprendre comment les cycles climatiques ont influencé l’évolution des rifts continentaux sur des centaines de milliers d’années, voire des millions.

Référence de l'article :

Muirhead, J.D., Xue, L., Moucha, R. et al. Accelerated rifting in response to regional climate change in the East African Rift System. Sci Rep 15, 38833 (2025). https://doi.org/10.1038/s41598-025-23264-9