Le topless à la plage est-il devenu ringard ?

Depuis quelques années, la mode n'est plus au topless sur les plages françaises. Une tendance qui révèle l'évolution des mentalités depuis l'apparition du bikini, il y a 60 ans.

L'indémodable bikini et ses trois triangles qui recouvrent la nudité.
L'indémodable bikini et ses trois triangles qui recouvrent la nudité.

"À une époque, la France était la championne de la libération du corps des femmes”, rappelle le quotidien catalan La Vanguardia dans un article publié dans Courrier International le 14 août 2023. C’est même un ingénieur automobile français, Louis Réard, qui a inventé, à la fin des années 1940, le bikini, après avoir vu des femmes sur la plage retrousser leur maillot de bain pour éviter d'avoir des marques de bronzage. Un maillot de bain si peu couvrant qu’il avait alors fait scandale.

Un petit mètre carré de tissu, trois triangles couvrant à peine le corps et dévoilant les fesses, décoré d’un imprimé « coupures de journaux » : le premier bikini annonce le scandale médiatique qui allait survenir. Le 5 juillet 1946, le maillot de bain porté par Micheline Bernardini – danseuse au Casino de Paris –, lors du concours de la plus jolie baigneuse de la piscine Molitor fait l’effet d’une bombe. Jugé vulgaire et considéré comme une atteinte à la pudeur, le premier bikini déclenche une vague de regards moralisateurs, notamment par le Vatican, et est interdit en 1949 en France, en Belgique, en Espagne et au Portugal.

Le bikini, summum du glamour

Il faut attendre Brigitte Bardot et son sex-appeal légendaire pour que la mode du bikini se démocratise. Lors du Festival de Cannes de 1953, la jeune actrice, alors âgée de 18 ans, pose sur la plage de la Croisette et dévoile un bikini blanc imprimé de fleurs, bravant les interdits et exposant sa peau dorée et son nombril – comble de l’audace pour l’époque – au soleil. Une icône est née, et avec elle, le bikini. Dans les années 1950, la mode de ce maillot devient indissociable d’une sensualité revendiquée. Les femmes qui osent le porter l’ont bien compris et s’imposent comme des pin-up au summum du glamour.

En 1969, dans le film La Piscine de Jacques Deray, Romy Schneider apparaît incendiaire dans le rôle de Marianne, femme sensuelle et bourgeoise qui passe l’été au bord de la piscine d’une maison du Sud de la France, avec son amant Jean-Paul, incarné par Alain Delon. Parmi les tenues somptueuses, dessinées par le célèbre couturier français et père de la mini-jupe André Courrèges, une pièce se distingue particulièrement : le bikini noir. Romy Schneider porte à la perfection cette pièce minimaliste, d’une simplicité et d’une élégance folle, qui habille ses courbes sculpturales et attise tous les regards. Le bikini devient un vêtement indissociable du regard que porte la société sur les corps féminins.

De la libération de la femme au retour de la distinction sociale

Dans les années 1970 et 1980, l'émancipation du corps féminin se poursuit. Les corps se libèrent, les femmes s’affirment et cela se voit immédiatement sur les plages – notamment avec la pratique des seins nus. En 1995, Jean-Claude Kaufmann a publié une enquête pionnière sur le sujet1. Dans un entretien accordé à Ouest-France et publié le 1er juillet 2026, il revient sur l'évolution de la pratique. « Les années 1970 ont imposé un nouveau code de la pudeur qui permet de se dénuder, sans que ce soit impudique, pour profiter du soleil ou de la caresse du vent », expose le sociologue. Les motivations ? "La hantise des marques blanches", mais aussi "le rapport à la nature" et la "sensation de liberté, d’un pouvoir nouveau, d’une revanche sur des siècles de discrétion soumise". Mais au fur et à mesure que la pratique des seins nus se démocratise, les comportements évoluent.

Seules 16 % des femmes de moins de 50 ans déclarent ne pas porter de haut de maillot de bain sur la plage, contre 28 % en 2009, et 43 % en 1984.

« Après une période d’ouverture, on voit revenir des logiques de distinction sociale, observe Jean-Claude Kaufmann. La pratique des seins nus avait été lancée par les femmes des milieux aisés et cultivés qui avaient une capacité à mettre en scène une certaine esthétique du geste. Quand je réalise mon enquête dans le milieu des années 1990, la pratique s’est banalisée. Elle touche aussi les milieux les plus populaires, qui ont une pratique plus « nature ». En réaction, certaines femmes des milieux favorisés recommencent à remettre le haut pour se distinguer. »

Si le corps des femmes continue de se dévêtir au cours du siècle dernier, depuis une quinzaine d'années, la mode n’est plus au topless en France. D’après une étude menée par l’Ifop en 2021, le nombre de Françaises qui pratiquent le topless dégringole. Seules 16 % des femmes de moins de 50 ans déclarent ne pas porter de haut de maillot de bain sur la plage, contre 28 % en 2009, et 43 % en 1984.

Une nouvelle sexualisation des corps

« Pour les femmes d’une quarantaine d’années, c’est une manière de prolonger une forme de jeunesse, souligne Jean-Claude Kaufmann. Les plus jeunes, moins à l’aise avec les transformations de leur corps, adhèrent moins à cette pratique. Beaucoup la perçoivent comme un héritage des générations précédentes, une mode datée qu’elles rejettent. Les réseaux sociaux accentuent aussi cette évolution : la peur d’être photographiée modifie profondément les comportements. »

La mode des maillots de bain très échancrés qui cachent la poitrine mais dévoilent les fesses.
La mode des maillots de bain très échancrés qui cachent la poitrine mais dévoilent les fesses.

D’après l’Ifop, les premières causes qui freinent la pratique du topless seraient la volonté de protéger sa peau du soleil, mais également la crainte de voir des photos circuler en ligne ou de subir le regard des hommes.

Dans le même temps, on observe une nouvelle sexualisation du corps féminin. « La période précédente avait appris à banaliser la nudité et à la rendre presque invisible, remarque encore le sociologue. Les femmes ne cherchaient pas à attirer les regards. Aujourd’hui, elles se rhabillent sur la plage, mais le corps féminin redevient objet d’attention et de sexualisation. Les maillots de bain deviennent très échancrés : ils sont faits pour accrocher le regard dans un jeu de séduction. La plage n’est qu’un révélateur. Ce qui s’y joue raconte en réalité l’évolution de toute la société. »

Référence

« La fin du topless à la plage raconte un changement d’époque », estime le sociologue Jean-Claude Kaufmann, Thierry Richard, le 1er juillet 2026

1Kaufmann Jean-Claude, Corps de femmes, regards d'hommes : sociologie des seins nus, Paris, Nathan, 1995.