La désinfection des bâtiments publics génère-t-elle une pollution invisible de l'eau....qu'en est-il en France ?

Désinfecter pour protéger, mais polluer sans le voir : dans les écoles, crèches ou hôpitaux, ce geste est devenu banal. Et si notre quête d’hygiène fragilisait, en silence, la qualité de l’eau ?

Nettoyer, oui… mais que deviennent les micro-organismes et les désinfectants après usage ?
Nettoyer, oui… mais que deviennent les micro-organismes et les désinfectants après usage ?

Depuis la pandémie de Covid-19, désinfecter est devenu un réflexe quotidien. Le Haut Conseil de la santé publique recommandait de nettoyer certaines surfaces jusqu’à deux fois par jour dans les écoles, crèches et espaces collectifs.

Une hygiène devenue incontournable et ....excessive ?

Cette intensification a entraîné une consommation massive : plusieurs dizaines de milliers de tonnes de désinfectants sont utilisées chaque année dans les établissements de santé en France. À cela s’ajoutent les usages domestiques : 7 ménages sur 10 utilisent de l’eau de javel.

Certains produits, moins connus du grand public, sont pourtant omniprésents. C’est le cas du DIDAC (chlorure de didécyldiméthylammonium) et de l’ABDAC (chlorure de benzalkonium). Leur rôle est d’éliminer efficacement les bactéries et virus présents sur les surfaces, ce qui explique leur usage très répandu dans les lieux accueillant du public.

Nous désinfectons beaucoup. Mais savons-nous vraiment ce que deviennent ces substances ?

Des biocides efficaces...mais persistants

Un désinfectant est un biocide, c’est-à-dire une substance destinée à détruire les micro-organismes. Contrairement aux détergents, qui nettoient, il agit directement sur le vivant. Son efficacité est cruciale, notamment dans l’industrie alimentaire ou hospitalière, où une mauvaise désinfection peut laisser survivre des agents pathogènes.

Parmi ces biocides, une famille domine largement : les ammoniums quaternaires, souvent appelés « QUATS » dans le monde scientifique. Le DIDAC et l’ABDAC en font partie.

Une fois utilisés, ces produits sont évacués avec les eaux usées. Or, les stations d’épuration ne retiennent qu’une partie des molécules polluantes. Le reste se retrouve dans les rivières, les sols, et parfois jusqu’aux nappes phréatiques.

On parle alors de micropolluants : des substances présentes en très faible quantité, mais capables d’avoir des effets durables sur les écosystèmes et la santé. Ce paradoxe, faible concentration mais impact réel, est au cœur des enjeux actuels de santé environnementale, dans une approche dite « One Health » : la santé humaine dépend aussi de celle des écosystèmes.

Une pollution invisible, amplifiée par nos organisations

Pourquoi ce sujet reste-t-il si peu visible ? Une enquête menée à Strasbourg, basée sur une trentaine d’entretiens, met en lumière un mécanisme clé : l’« effet de filière ». Dans cette chaîne, chacun fait confiance à l’autre. Les fournisseurs prescrivent, les responsables techniques appliquent, les agents exécutent.

Il en résulte, de ce processus, une méconnaissance généralisée de la composition des produits. Les chercheurs parlent même de « capacité empêchée » : les professionnels n’ont pas les moyens de questionner les impacts environnementaux.

Peu à peu, la filière perd la « mémoire » des produits utilisés. Et surtout, la pollution devient invisible. Les eaux sales disparaissent dans les canalisations, sont traitées, puis rejetées. Ce cycle discret masque le devenir réel des substances.

Désinfecter : indispensable, mais pas à n'importe quel prix

Il serait trompeur de remettre en cause la désinfection elle-même. Dans l’industrie alimentaire ou les hôpitaux, elle permet d’éviter des contaminations graves. Une mauvaise application peut laisser persister des micro-organismes, parfois protégés par des biofilms, véritables matrices biologiques qui les rendent plus résistants.

Contrairement à certaines inquiétudes, il n’existe pas de preuve scientifique solide que les désinfectants provoquent une résistance microbienne comparable à celle des antibiotiques car ces produits sont utilisés à forte concentration, ce qui élimine rapidement les micro-organismes et limite leur capacité à s’adapter.

En réalité, les échecs de désinfection sont souvent liés à des erreurs pratiques : mauvais dosage, temps de contact insuffisant ou nettoyage préalable incomplet. Le problème n’est donc pas leur inefficacité… mais leur usage systématique et massif, parfois au-delà des besoins réels.

Réduire à la source ?

La réduction à la source est au cœur du concept de « redirection écologique ». L’idée n’est pas d’optimiser à la marge, mais de repenser les pratiques. Des alternatives existent déjà : la vapeur, qui désinfecte sans chimie ; des substances comme l’acide lactique, moins persistantes.

Mais ces solutions impliquent des changements. Selon le cercle de Sinner, l’efficacité du nettoyage repose sur quatre piliers : temps, action mécanique, température et chimie. Réduire la chimie suppose d’augmenter les autres facteurs. Cela signifie : plus de temps, parfois de nouveaux équipements, et une organisation du travail différente. Un défi réel pour les équipes.

Référence de l'article

Christen, G., Negri, L., & Hamman, P. (2026, May 6). Crèches, écoles… les bâtiments publics au défi d’un nettoyage moins polluant. The Conversation